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Puce Vocation, formation, carrière... Benoît XVI répond aux questions des séminaristes romains
17 février 2007 - par S.S. Benoit XVI
Samedi 17 février, le pape a rendu visite au séminaire romain Majeur à l’occasion de la Fête de la Vierge de la Confiance. Benoît XVI a répondu aux questions de six séminaristes.

Le pape répond aux séminaristes : la question du « carriérisme » dans l’Eglise (I)

Voici la question d’un séminariste du diocèse de Nicopoli (Bulgarie), en quatrième année (deuxième année de théologie), Koicio Dimov, puis la réponse de Benoît XVI.

Très Saint-Père, en commentant le Chemin de croix de 2005 vous avez parlé des souillures qu’il existe dans l’Eglise, et dans l’homélie pour l’ordination des prêtres romains de l’année, vous nous avez mis en garde contre le risque du « carriérisme, de vouloir arriver “en haut”, de se procurer une position grâce à l’Eglise ». Comment nous situer par rapport à ces problématiques de la manière la plus sereine et la plus responsable possible ?

Benoît XVI : Ce n’est pas une question facile, mais il me semble avoir déjà dit, et c’est un point important, que le Seigneur sait, il savait dès le commencement, que dans l’Eglise le péché existe aussi, et pour notre humilité il est important de reconnaître cela, et de ne pas seulement voir le péché chez les autres, dans les structures, dans les hautes responsabilités hiérarchiques, mais également en nous-mêmes, pour être ainsi plus humbles et apprendre que devant le Seigneur, la position ecclésiale ne compte pas. Ce qui compte est d’être dans son amour et de faire briller son amour. Personnellement j’estime que, sur ce point, la prière de saint Ignace est d’une grande importance, lorsqu’il dit : « Suscipe Domine, universam meam libertatem ; accipe memoriam, intellectum atque voluntatem omnem ; quidquid habeo vel possideo mihi largitus es ; id tibi totum restitoì ac tuae prorsus voluntati traoi gubernandum ; amorem tuum cum gratia tua mihi dones et dives sum satis, nec aliud quidquam ultra posco » [Prenez, Seigneur, et recevez toute ma liberté, ma mémoire, mon entendement et toute ma volonté ; tout ce que j’ai et tout ce que je possède. Vous me l’avez donné, Seigneur, je vous le rends ; tout est à vous, disposez-en selon votre bon plaisir. Donnez-moi votre amour ; donnez-moi votre grâce : elle me suffit].

Cette dernière partie justement me semble très importante : comprendre que le vrai trésor de notre vie est d’être dans l’amour du Seigneur et ne jamais perdre cet amour. Alors nous sommes véritablement riches. Un homme qui a trouvé un grand amour se sent véritablement riche et sait que cela est la véritable perle, que cela est le trésor de sa vie et non toutes les autres choses qu’il possède peut-être.

Nous avons trouvé, plus encore, nous avons été trouvés par l’amour du Seigneur et plus nous nous laissons toucher par son amour dans la vie sacramentelle, dans la vie de prière, dans la vie du travail, du temps libre, plus nous pouvons comprendre que oui, j’ai trouvé la perle véritable, tout le reste ne compte pas, tout le reste n’est important que dans la mesure où l’amour du Seigneur m’attribue ces choses. Je ne suis riche, je ne suis réellement riche et « en haut » que si je suis dans cet amour. Trouver là le centre de la vie, la richesse. Puis laissons-nous guider, laissons la Providence décider de ce qu’elle fera de nous.

Il me vient à l’esprit une petite histoire de sainte Bakhita. Cette belle sainte africaine, qui était esclave au Soudan, puis a trouvé la foi en Italie, est devenue religieuse, et alors qu’elle était déjà âgée, l’évêque effectua une visite dans son monastère, dans sa maison religieuse. Il ne la connaissait pas. Il vit cette petite sœur africaine, déjà courbée, et il dit à Bakhita : « Mais vous, que faites-vous ma sœur ? » ; Bakhita répondit : « Je fais la même chose que vous, Excellence ». L’évêque surpris, demanda : « Mais quoi donc ? » et Bakhita répondit : « Mais Excellence, nous voulons tous deux faire la même chose, faire la volonté de Dieu ».

Cela me semble une très belle réponse. L’évêque, et la petite sœur qui ne pouvait pratiquement plus travailler, faisaient, dans des situations différentes, la même chose. Ils essayaient de faire la volonté de Dieu et ils étaient ainsi à leur juste place.

Il me vient aussi à l’esprit une parole de saint Augustin qui dit : Nous sommes tous toujours uniquement des disciples du Christ et sa chaire est la plus élevée, parce que sa chaire est la croix et seule cette hauteur est la véritable hauteur, la communion avec le Seigneur, même dans sa passion. Il me semble que si nous commençons à comprendre cela, dans une vie de dévouement, pour le service du Seigneur, nous pouvons nous libérer de ces tentations très humaines.

Le pape répond aux séminaristes : Comment Dieu parle-t-il concrètement ? (II)

Voici la question d’un séminariste du diocèse de Oria, en première année de philosophie, Gregorpaolo Stano, puis la réponse de Benoît XVI.

Votre Sainteté, notre année est la première des deux années consacrées au discernement, au cours desquelles nous nous appliquons à scruter en profondeur notre personne. Il s’agit d’un exercice difficile pour nous, car le langage de Dieu est particulier et seul celui qui est attentif peut le saisir parmi les mille voix qui retentissent en nous. Nous vous demandons donc de nous aider à comprendre comment Dieu parle, concrètement, et quelles sont les traces qu’il laisse en se manifestant en secret.

Benoît XVI : Je remercie tout d’abord Mgr le Recteur de son discours. Je suis déjà curieux de connaître ce texte que vous écrirez et, ainsi, également d’apprendre. Je ne suis pas certain d’être en mesure d’éclaircir les points essentiels de la vie du séminaire, mais voilà ce que je peux dire.

Tout d’abord, cette première question : comment pouvons-nous discerner la voix de Dieu parmi les mille voix que nous entendons chaque jour dans notre monde. Je dirais que Dieu parle de façons très différentes avec nous. Il parle au moyen d’autres personnes, à travers nos amis, nos parents, le curé, les prêtres. Ici, à travers les prêtres auxquels vous êtes confiés, qui vous guident. Il parle à travers les événements de notre vie, dans lesquels nous pouvons discerner un geste de Dieu ; il parle également à travers la nature, la création, et il parle, naturellement et surtout, dans Sa Parole, dans l’Ecriture Sainte, lue dans la communion de l’Eglise et lue de manière personnelle en conversation avec Dieu.

Il est important de lire l’Ecriture Sainte d’une façon très personnelle, d’une part, et réellement, comme le dit saint Paul, non pas comme la parole d’un homme ou un document du passé, comme si nous lisions Homère, Virgile, mais comme une Parole de Dieu qui est toujours actuelle et qui parle avec moi. Apprendre à entendre un texte, historiquement du passé, la Parole vivante de Dieu, c’est-à-dire entrer en prière, et ainsi faire de la lecture de l’Ecriture Sainte un entretien avec Dieu.

Saint Augustin, dans ses homélies, dit souvent : j’ai frappé plusieurs fois à la porte de cette Parole, jusqu’à ce que je puisse entendre ce que Dieu me disait. Il y a d’une part cette lecture très personnelle, cet entretien personnel avec Dieu, dans lequel je cherche ce que le Seigneur me dit ; mais en plus de cette lecture personnelle, il est très important d’effectuer une lecture communautaire, car le sujet vivant de l’Ecriture Sainte est le Peuple de Dieu, l’Eglise.

Cette Ecriture n’était pas le caractère uniquement privé de grands écrivains - même si le Seigneur a toujours besoin de la personne, de sa réponse personnelle - mais elle s’est développée avec des personnes qui participaient au chemin du Peuple de Dieu et leurs paroles sont ainsi l’expression de ce chemin, de cette réciprocité de l’appel de Dieu et de la réponse humaine.

Le sujet vit donc aujourd’hui comme il vivait à cette époque ; c’est pourquoi l’Ecriture n’appartient pas au passé, car son sujet, le Peuple de Dieu inspiré par Dieu lui-même, est toujours le même, et la Parole est donc toujours vivante dans le sujet vivant. C’est pourquoi il est important de lire l’Ecriture Sainte et d’entendre l’Ecriture Sainte dans la Communion de l’Eglise, c’est-à-dire avec tous les grands témoins de cette Parole, en commençant par les premiers Pères jusqu’aux saints d’aujourd’hui, jusqu’au Magistère d’aujourd’hui.

C’est surtout une Parole qui devient vitale et vivante dans la Liturgie, je dirais donc que la Liturgie est le lieu privilégié où chacun de nous entre dans le « nous » des fils de Dieu, en conversation avec Dieu. Cela est important : le Notre Père commence par les paroles « Notre Père » ; ce n’est que si je suis inséré dans le « nous » de ce « Notre », que je peux trouver le Père ; ce n’est qu’à l’intérieur de ce « nous », qui est le sujet de la prière du « Notre Père », que nous entendons bien la Parole de Dieu. Cela me semble donc très important : la Liturgie est le lieu privilégié où la Parole est vivante, présente, et même où la Parole, le Logos, le Seigneur, parle avec nous et se remet entre nos mains ; si nous nous mettons à l’écoute du Seigneur dans cette grande communion de l’Eglise de tous les temps, nous le trouvons.

Peu à peu, il nous ouvre la porte. Je dirais donc qu’il s’agit du point sur lequel se concentrent tous les autres : nous sommes personnellement dirigés par le Seigneur sur notre chemin et, dans le même temps, nous vivons dans le grand « nous » de l’Eglise, où la Parole de Dieu est vivante.

D’autres points s’ajoutent ensuite, comme celui d’écouter ses amis, d’écouter les prêtres qui nous guident, d’écouter la voix vivante de l’Eglise d’aujourd’hui, en entendant ainsi également les voix des événements de notre époque et de la création, qui deviennent déchiffrables dans ce contexte profond.

Pour résumer, je dirais donc que Dieu nous parle de nombreuses façons. Il est important, d’une part, d’être dans le « nous » de l’Eglise, dans le « nous » vécu dans la Liturgie. Il est important de personnaliser ce « nous » en nous-mêmes, il est important d’être attentifs aux autres voix du Seigneur, de nous laisser guider également par des personnes qui ont l’expérience de Dieu, si l’on peut dire, et qui nous aident sur ce chemin, afin que ce « nous » devienne mon « nous », et que je devienne quelqu’un qui appartient vraiment à ce « nous ». C’est ainsi que se développe le discernement et que se développe l’amitié personnelle avec Dieu, la capacité de percevoir, dans les mille voix d’aujourd’hui, la voix de Dieu, qui est toujours présente et qui nous parle toujours.

Le pape répond aux séminaristes : Comment répondre à sa vocation ?(III)

Voici la question d’un séminariste de l’archidiocèse de Tarante, Gianpiero Savino, en 3ème année (1ère année de théologie) et la réponse du pape.

Pour la plupart des personnes, nous pouvons apparaître comme des jeunes qui prononcent avec fermeté et avec courage leur « oui » et qui quittent tout pour suivre le Seigneur ; mais nous savons que nous sommes bien loin d’une véritable cohérence dans ce « oui ». Avec une confiance de fils, nous vous confessons la partialité de notre réponse à l’appel de Jésus et la difficulté quotidienne à vivre une vocation que nous sentons nous entraîner sur une voie définitive et totale. Comment faire pour répondre à une vocation aussi exigeante que celle de pasteurs du peuple saint de Dieu, en ressentant constamment notre faiblesse et notre incohérence ?

Benoît XVI : C’est un bien que de reconnaître sa propre faiblesse, car ainsi nous savons que nous avons besoin de la grâce du Seigneur. Le Seigneur nous réconforte. Dans le collège des Apôtres il n’y avait pas que Judas, il y avait aussi de bons Apôtres ; toutefois Pierre a trahi et de nombreuses fois le Seigneur a reproché la lenteur, la fermeture du cœur des Apôtres, leur peu de foi. Cela nous montre donc qu’aucun d’entre nous n’est entièrement à la hauteur de ce grand « oui », à la hauteur de célébrer in persona Christi, de vivre de manière cohérente dans ce contexte, d’être uni au Christ dans sa mission de prêtre.

Le Seigneur nous a également donné, pour nous réconforter, les paraboles des filets avec les bons et les mauvais poissons, du champ où pousse le blé mais aussi l’ivraie. Il nous fait savoir qu’il est venu précisément pour nous aider dans notre faiblesse, qu’il n’est pas venu, comme Il le dit, pour appeler les justes, ceux qui prétendent être déjà complètement justes, ne pas avoir besoin de la grâce, ceux qui prient en se louant eux-mêmes, mais qu’il est venu pour appeler ceux qui sont conscients d’être imparfaits, pour inciter ceux qui savent avoir besoin chaque jour du pardon du Seigneur, de sa grâce, pour aller de l’avant.

Il me semble très important de reconnaître que nous avons besoin d’une conversion permanente, que nous ne sommes jamais simplement arrivés au but. Saint Augustin, au moment de sa conversion, pensait être désormais arrivé sur les hauteurs de la vie avec Dieu, de la beauté du soleil qui est sa Parole. Il a ensuite dû comprendre que le chemin, après la conversion, demeure encore un chemin de conversion, qu’il demeure un chemin où ne manquent pas les grandes perspectives, les joies, les lumières du Seigneur, mais où ne manquent pas non plus les vallées obscures, où nous devons aller de l’avant avec confiance, en nous reposant sur la bonté du Seigneur.

Le sacrement de la Réconciliation est donc également important. Il n’est pas juste de penser que nous devrions vivre sans jamais avoir besoin du pardon. Accepter notre fragilité, mais continuer à avancer, ne pas renoncer mais aller de l’avant et, à travers le sacrement de la Réconciliation, nous convertir toujours à nouveau pour un nouveau début et, ainsi, grandir, mûrir pour le Seigneur, dans notre communion avec Lui.

Il est également important de ne pas s’isoler, de ne pas penser pouvoir aller de l’avant tout seul. Nous avons justement besoin de la compagnie d’amis prêtres, également d’amis laïcs, qui nous accompagnent, qui nous aident. Pour un prêtre il est très important, dans la paroisse, de voir que les personnes ont confiance en lui et de faire l’expérience de leur confiance, également de leur générosité en pardonnant ses faiblesses. Les véritables amis nous lancent des défis et nous aident à être fidèles sur ce chemin. Il me semble que cette attitude de patience, d’humilité, peut nous aider à être bons avec les autres, à être compréhensifs face aux faiblesses des autres, à les aider, eux aussi, à pardonner comme nous pardonnons. Je pense ne pas être indiscret si je dis que j’ai reçu aujourd’hui une belle lettre du cardinal Martini : je lui avait envoyé mes félicitations pour son 80e anniversaire - nous avons le même âge - ; en me remerciant, il m’a écrit : je remercie surtout le Seigneur pour le don de la persévérance. Aujourd’hui - écrit-il - le bien s’accomplit plutôt ad tempus, ad experimentum. Le bien, selon son essence, ne peut être accompli que de façon définitive ; mais pour l’accomplir de manière définitive, nous avons besoin de la grâce de la persévérance ; je prie chaque jour - conclut-il - afin que le Christ me donne cette grâce.

Je reviens à saint Augustin : il était heureux au début de la grâce de la conversion, puis il découvrit qu’une autre grâce était nécessaire, la grâce de la persévérance que nous devons chaque jour demander au Seigneur ; mais étant donné que - je reviens à ce que dit le cardinal Martini - « jusqu’à présent le Seigneur m’a donné cette grâce de la persévérance ; il me la donnera, je l’espère, également au cours de la dernière étape de mon chemin sur cette terre ». Il me semble que nous devons avoir confiance dans ce don de la persévérance, mais que nous devons également, avec ténacité, humilité et patience, prier le Seigneur pour qu’il nous aide et nous soutienne par le don de ce qui est véritablement définitif ; qu’Il nous accompagne jour après jour jusqu’à la fin, même si notre chemin doit passer à travers des vallées obscures. Le don de la persévérance nous donne la joie, il nous donne la certitude que nous sommes aimés du Seigneur et cet amour nous soutient, nous aide et ne nous abandonne pas à nos faiblesses.

Le pape répond aux séminaristes : La souffrance, le sacerdoce (IV)

Voici la question d’un séminariste du diocèse de Rome, Francesco Annesi, en 5ème année (3ème année de théologie) et la réponse du pape :

Votre Sainteté, dans la Lettre apostolique Salvifici doloris de Jean-Paul II, il apparaît clairement combien la douleur est une source de richesse spirituelle pour tous ceux qui l’accueillent en union aux souffrances du Christ. Comment aujourd’hui, dans un monde qui cherche tous les moyens licites ou illicites pour éliminer toute forme de douleur, le prêtre peut-il être témoin du sens chrétien de la douleur et comment doit-il se comporter face à ceux qui souffrent sans risquer d’être rhétorique ou pathétique ?

Benoît XVI : Oui, comment faire ? Il me semble qu’il est juste de faire tout ce qui est possible pour vaincre les souffrances de l’humanité et pour aider les personnes qui souffrent - elles sont si nombreuses dans le monde - à trouver une vie bonne et à être libérées des maux que souvent nous causons nous-mêmes : la faim, les épidémies, etc.

Mais, dans le même temps, en reconnaissant ce devoir de travailler contre les souffrances causées par nous-mêmes, nous devons aussi reconnaître et comprendre que la souffrance est une part essentielle de notre maturité humaine. Je pense à la parabole du Seigneur sur le grain de blé tombé en terre, qui ne peut que de cette manière, en mourant, porter du fruit, et le fait de tomber en terre et de mourir ne représente pas simplement un moment, mais il s’agit véritablement du processus d’une vie.

Tomber comme un grain en terre et mourir ainsi, se transformer, être des instruments de Dieu, porter ainsi du fruit. Ce n’est pas par hasard que le Seigneur dit à ses disciples : le Fils de l’Homme doit aller à Jérusalem pour souffrir ; c’est pourquoi celui qui veut être mon disciple doit prendre sa croix sur les épaules et me suivre. En réalité, nous sommes toujours un peu comme Pierre, qui dit au Seigneur : Non, Seigneur, il ne peut pas en être ainsi pour toi, tu ne dois pas souffrir. Nous ne voulons pas porter la Croix, nous voulons créer un Royaume plus humain, plus beau sur la terre.

Cela est totalement erroné : le Seigneur l’enseigne. Mais Pierre a eu besoin de beaucoup de temps, peut-être de toute sa vie pour le comprendre ; parce que cette légende du Quo Vadis ? a quelque chose de vrai en soi : apprendre qu’aller avec la Croix du Seigneur est précisément le chemin qui porte du fruit. Ainsi, dirais-je, avant de parler aux autres, nous devons nous-mêmes comprendre le mystère de la Croix.

Certes, le christianisme nous donne de la joie, parce que l’amour donne de la joie. Mais l’amour est toujours également un processus où l’on se perd soi-même et donc également un processus où l’on sort de soi-même ; en ce sens, c’est également un processus douloureux. Et c’est uniquement de cette manière qu’il nous fait mûrir et arriver à la joie véritable. Ceux qui affirment ou qui promettent une vie qui serait seulement joyeuse et confortable, mentent, parce cela n’est pas la vérité de l’homme ; la conséquence est que l’on doit ensuite se réfugier dans des paradis artificiels. Et ainsi on ne parvient pas à la joie mais bien plutôt à l’autodestruction.

Le christianisme nous annonce la joie, oui ; cette joie ne croît cependant que sur le chemin de l’amour et ce chemin de l’amour a un lien avec la Croix, avec la communion avec le Christ crucifié. Elle est représentée par le grain de blé tombé en terre. Lorsque nous commençons à comprendre et à accepter cela, chaque jour, parce que chaque jour nous impose quelque insatisfaction, quelque poids qui crée aussi de la douleur, lorsque nous acceptons cette école de la sequela du Christ, comme les Apôtres ont dû apprendre à cette école, alors nous devenons également capables d’aider les personnes qui souffrent.

Il est vrai que cela est toujours un peu difficile si une personne qui est plus ou moins en bonne santé ou dans de bonnes conditions doit en réconforter une autre frappée par un grand mal : que ce soit la maladie ou la perte de l’amour. Face à ces maux que nous connaissons tous, tout apparaît presque inévitablement uniquement rhétorique ou pathétique. Mais, dirais-je, si ces personnes sentent que nous sommes « com-patients », que nous voulons porter avec eux la Croix en communion avec le Christ, surtout en priant avec eux, en les assistant également avec un silence plein de sympathie, d’amour, en les aidant autant que nous pouvons, nous pouvons devenir crédibles.

Nous devons accepter, que peut-être dans un premier moment, nos paroles apparaissent comme de simples paroles. Mais si nous vivons réellement dans cet esprit de la vraie sequela de Jésus, nous trouvons également la manière d’être proches à travers notre sympathie. Sympathie, étymologiquement, signifie « com-passion » pour l’homme, en l’aidant, en priant, en créant ainsi la confiance que la bonté du Seigneur existe même dans la vallée la plus obscure. Nous pouvons ainsi ouvrir le cœur à l’Evangile du Christ lui-même, qui est le vrai consolateur ; ouvrir le cœur à l’Esprit Saint qui est appelé l’autre Consolateur, l’autre Paraclet, qui assiste, qui est présent.

Nous pouvons ouvrir le cœur non à nos paroles, mais au grand enseignement du Christ, à son être avec nous et aider ainsi à ce que la souffrance et la douleur deviennent réellement une grâce de maturité, de communion avec le Christ crucifié et ressuscité.

Voici la question d’un séminariste du diocèse de Rome, Claudio Fabbri, (en 2ème année de philosophie) et la réponse du pape :

Très Saint-Père, comment votre vie était-elle organisée au cours de la période de formation au sacerdoce, et quels intérêts cultiviez-vous ? En considérant l’expérience accomplie, quels sont les points cardinaux de la formation au sacerdoce ? En particulier, quelle place Marie y occupe-t-elle ?

Benoît XVI : Je pense que notre vie, dans notre séminaire de Freising, était articulée de manière semblable à la vôtre, même si je ne connais pas précisément votre horaire quotidien. On commençait, me semble-t-il, vers 6h30, ou 7h00, par une méditation d’une demi heure, durant laquelle chacun parlait avec le Seigneur en silence, cherchait à prédisposer son âme à la sainte liturgie. Puis la messe suivait, le petit-déjeuner et, ensuite, dans la matinée, les cours.

Dans l’après-midi, il y avait des séminaires, des moments d’étude, et puis à nouveau la prière commune. Le soir, il y avait ce qu’on appelle les « puncta », c’est-à-dire que le directeur spirituel ou le recteur du séminaire, plusieurs soirs, nous parlaient pour nous aider à trouver le chemin de la méditation, non pas en nous donnant une méditation déjà prête, mais des éléments qui pouvaient aider chacun à personnaliser les paroles du Seigneur qui auraient été l’objet de notre méditation.

Tel était le parcours quotidien ; puis, naturellement, il y avait les grandes fêtes avec une belle liturgie, de la musique... Mais, il me semble, et peut-être reviendrai-je sur cela à la fin, qu’il est très important qu’il y ait une discipline préexistante et ne pas devoir chaque jour, à nouveau, inventer ce qu’il faut faire, comment vivre ; il existe une règle, une discipline qui m’attend déjà et qui m’aide à vivre cette journée de manière organisée.

Maintenant, quant à mes préférences, je suivais naturellement avec attention, dans la mesure du possible, les leçons. Au début, au cours des deux premières années de philosophie, j’ai surtout été fasciné par la figure de saint Augustin, et puis aussi par le courant augustinien médiéval : saint Bonaventure et les grands franciscains, la figure de saint François d’Assise.

Ce qui me fascinait surtout c’était la grande humanité de saint Augustin, qui n’eut pas simplement la possibilité de s’identifier avec l’Eglise, étant catéchumène dès le départ, mais qui dut en revanche lutter spirituellement pour trouver peu à peu l’accès à la Parole de Dieu, à la vie avec Dieu, jusqu’au grand « oui » prononcé à son Eglise.

Ce chemin si humain, où nous pouvons voir aujourd’hui aussi comment on commence à entrer en contact avec Dieu, comment toutes les résistances de notre nature doivent être analysées attentivement et doivent ensuite être canalisées pour arriver au grand « oui » au Seigneur. Ainsi, j’ai été conquis par sa théologie très personnelle, présentée en particulier sous forme de prédication. Cela est important, car au début Augustin voulait vivre une vie purement contemplative, écrire d’autres livres de philosophie... mais le Seigneur ne l’a pas voulu, il l’a fait prêtre et évêque et tout le reste de sa vie, de son œuvre, s’est ainsi développé substantiellement dans un dialogue avec un peuple très simple. D’une part, il dut toujours trouver personnellement la signification de l’Ecriture et, de l’autre, tenir compte de la capacité de ces personnes, de leur contexte de vie, et parvenir à un christianisme réaliste et en même temps profond.

Ensuite, l’exégèse était naturellement très importante pour moi : nous avons eu deux exégètes un peu libéraux, mais qui étaient toutefois de grands exégètes, réellement croyants, qui nous ont fascinés. Je peux dire que l’Ecriture Sainte était réellement l’âme de notre étude théologique : nous avons réellement vécu avec l’Ecriture Sainte et appris à l’aimer, à parler avec elle. J’ai déjà parlé de la patrologie, de la rencontre avec les Pères. Notre professeur de dogmatique était aussi une personne alors très célèbre, sa dogmatique était nourrie par les Pères et la liturgie. Un point très central était pour nous la formation liturgique : à cette époque, il n’y avait pas encore de chaire de Liturgie, mais notre professeur de pastorale nous a donné de grands cours de liturgie. A l’époque, il était aussi Recteur du séminaire, ainsi la liturgie vécue et célébrée et la liturgie enseignée et pensée allaient de pair. Avec l’Ecriture Sainte, il s’agissait là des points fondamentaux de notre formation théologique. Je suis toujours reconnaissant de cela au Seigneur, car ensemble ils sont réellement le centre d’une vie sacerdotale.

Un autre intérêt était constitué par la littérature : il était obligatoire de lire Dostoïevski - il était à la mode à l’époque -, puis il y avait les grands français : Claudel, Mauriac, Bernanos, mais aussi la littérature allemande ; il y avait également une édition allemande de Manzoni : à l’époque je ne parlais pas italien. Nous avons ainsi un peu formé, dans ce sens, notre horizon humain. Nous avions également un grand amour pour la musique, ainsi que pour la beauté de la nature de notre terre. Avec ces préférences, ces réalités, sur un chemin souvent difficile, je suis allé de l’avant. Le Seigneur m’a aidé à arriver jusqu’au « oui » du sacerdoce, un « oui » qui m’a accompagné tous les jours de ma vie.

Voici la question d’un diacre du diocèse de Rome, Marco Ceccarelli, qui sera ordonné prêtre le 29 avril, et la réponse du pape :

Votre Sainteté, dans les prochains mois, mes compagnons et moi serons ordonnés prêtres. Nous passerons de la vie bien structurée par les règles du séminaire, à la situation bien plus complexe de nos paroisses. Quels conseils pouvez-vous nous donner pour vivre au mieux le début de notre ministère sacerdotal ?

Benoît XVI : Bien sûr, ici au séminaire vous avez une vie bien structurée. Je dirais, pour commencer, qu’il est important également dans la vie de pasteurs de l’Eglise, dans la vie quotidienne du prêtre, de conserver, autant que possible, un certain ordre : que la messe ne manque jamais. Sans l’Eucharistie, une journée est incomplète et c’est pourquoi nous grandissons déjà au séminaire avec cette liturgie quotidienne ; il me semble très important que nous sentions le besoin d’être avec le Seigneur dans l’Eucharistie, qui ne doit pas être un devoir professionnel, mais réellement un devoir ressenti de l’intérieur. Que l’Eucharistie ne manque jamais.

L’autre point important est de prendre le temps pour la Liturgie des Heures et ainsi pour cette liberté intérieure : avec tous les poids qui existent, elle nous libère et elle nous aide également à être plus ouverts et à demeurer en contact profond avec le Seigneur. Naturellement nous devons faire tout ce qu’impose la vie pastorale, la vie d’un vicaire, d’un curé ou des autres tâches sacerdotales. Mais je dirais, ne jamais oublier ces repères que sont l’Eucharistie et la Liturgie des Heures, afin d’avoir dans la journée un certain ordre que, comme je l’avais dit en commençant, je ne dois pas toujours réinventer. Serva ordinem et ordo servabit te, avons-nous appris. Cela est vrai.

Il est également important de ne pas perdre la communion avec les autres prêtres, les compagnons de route et de ne pas perdre le contact personnel avec la Parole de Dieu, la méditation. Comment faire ? J’ai pour ma part une recette relativement simple : combiner la préparation de l’homélie dominicale avec la méditation personnelle, pour faire en sorte que ces paroles ne soient pas dites seulement aux autres, mais qu’elles soient réellement des paroles dites par le Seigneur à moi-même, et mûries dans un entretien personnel avec le Seigneur. Pour que cela soit possible, mon conseil est de commencer dès le lundi, parce que si l’on commence le samedi il est trop tard, la préparation est faite trop rapidement, et peut-être l’inspiration manque, parce que l’on a d’autres choses en tête. C’est pourquoi, je dirais, dès le lundi, lire simplement les lectures du dimanche suivant qui peuvent peut-être sembler assez inaccessibles. Un peu comme ces pierres de Massa et Meriba, où Moïse dit : « Ferons-nous jaillir de l’eau de ce rocher ? ».

Laissons-les là, laissons que le cœur les digère, ces lectures ; dans le subconscient, les paroles travaillent et chaque jour reviennent un peu. Bien sûr il faudra aussi consulter des livres, dans la mesure du possible. Et à travers cette intense activité intérieure, jour après jour, l’on s’aperçoit qu’une réponse mûrit peu à peu ; cette parole s’ouvre peu à peu, elle devient parole pour moi. Et puisque je suis un contemporain, cette parole devient également une parole pour les autres. Je peux ensuite commencer à traduire ce que peut-être je vois dans mon langage théologique dans le langage des autres ; la pensée fondamentale demeure toutefois la même pour les autres et pour moi.

Ainsi l’on peut avoir une rencontre permanente, silencieuse avec la Parole, qui ne demande par beaucoup de temps, ce dont peut-être nous ne disposons pas. Mais réservez un peu de temps : ainsi mûrit non seulement une homélie pour le dimanche, pour les autres, mais mon propre cœur est touché par la Parole du Seigneur. Je demeure également en contact avec une situation où le temps à disposition est peut-être réduit.

Je n’oserais pas à présent donner trop de conseils, parce que la vie dans la grande ville de Rome est un peu différente de celle que j’ai vécue il y a cinquante-cinq ans dans notre Bavière. Mais je pense que l’essentiel est précisément là : Eucharistie, Office des Lectures, prière et entretien, même bref, chaque jour, avec le Seigneur, sur ses Paroles que je dois annoncer. Et ne jamais perdre, d’une part, l’amitié avec les prêtres, l’écoute de la voix de l’Eglise vivante et, naturellement, la disponibilité pour les personnes qui me sont confiées, parce que c’est précisément à travers ces personnes, avec leurs souffrances, leurs expériences de foi, leurs doutes et difficultés, que nous pouvons nous aussi apprendre, chercher et trouver Dieu. Trouver notre Seigneur Jésus Christ.

Librairie Editrice vaticane.
(c) Traduction française Zenit.org.
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