"Le service des diacres, les jeunes et le choix de la vie, le Ciel et l’enfer, l’art chrétien..." Benoît XVI répond aux prêtres de Rome
Ie question - LES DIACRES AU SERVICE DE LA CHARITE
Giuseppe Corona, diacre - Très Saint-Père, je voudrais exprimer avant tout ma gratitude et celle de mes confrères diacres pour le ministère que l’Église a providentiellement remis en vigueur avec le Concile, ministère qui nous permet de donner une expression entière à notre vocation. Nous sommes engagés dans une grande variété de tâches touchant des domaines très différents : la famille, le travail, la paroisse, la société, ainsi que dans les missions en Afrique et en Amérique latine, des domaines que vous avez soulignés lors de l’audience que vous nous avez accordée à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire du diaconat romain. Nous sommes à ce jour plus nombreux puisque nous sommes 108. Et nous aimerions que Votre Sainteté nous indique une initiative pastorale qui puisse devenir signe d’une présence plus incisive du diaconat permanent dans la ville de Rome, comme cela eut lieu au cours des premiers siècles de l’Église romaine. En effet, le partage d’un objectif significatif, commun, d’une part ferait croître la cohésion de la fraternité diaconale, de l’autre donnerait une plus grande visibilité à notre service dans cette ville. Nous soumettons à Votre Sainteté ce désir de bien vouloir nous indiquer une initiative à partager dans les modalités et dans les formes qu’il voudra bien nous signifier. Au nom de tous les diacres, je salue Votre Sainteté avec une affection filiale.
Benoît XVI - Merci pour ce témoignage de l’un des plus de cent diacres de Rome. Je voudrais exprimer moi aussi ma joie et ma gratitude au Concile pour avoir rétabli ce ministère important dans l’Église universelle. Je dois dire que, quand j’étais archevêque de Munich, je n’ai pas trouvé plus de trois ou quatre diacres peut-être et j’ai beaucoup encouragé ce ministère, parce qu’il me semble qu’il appartient à la richesse du ministère sacramentel dans l’Église. Dans le même temps, cela peut être aussi un lien entre le monde laïc, le monde professionnel, et le monde du ministère sacerdotal. Et cela parce que beaucoup de diacres continuent leur activité professionnelle et conservent leurs postes, importants ou modestes, tandis qu’ils travaillent dans l’Église le samedi et le dimanche. Ils témoignent ainsi dans le monde d’aujourd’hui, comme dans le monde du travail, de la présence de la foi, du ministère sacramentel et de la dimension diaconale du sacrement de l’Ordre. C’est cela qui me semble très important : la visibilité de la dimension diaconale.
Tous les prêtres demeurent naturellement diacres et doivent toujours penser à cette dimension, parce que le Seigneur lui-même s’est fait notre ministre, notre diacre. Nous pensons au geste du lavement des pieds, par lequel on montre explicitement que le Maître, le Seigneur, fait le diacre et veut que tous ceux qui le suivent soient diacres, suivent ce ministère pour l’humanité, jusqu’à aider aussi à laver les pieds sales des hommes qui nous sont confiés. Cette dimension me semble d’une grande importance. À ce propos, il me vient à l’esprit - même si cela ne touche pas directement le sujet - une petite expérience dont a pris note Paul VI. Chaque jour du Concile, l’évangile était intronisé. Et le pontife avait demandé une fois aux cérémoniaires de faire lui-même cette intronisation de l’Évangile. Ceux-ci lui avaient répondu : non, c’est la tâche des diacres et non du pape, du souverain pontife, ou des évêques. Il a noté dans son journal : mais moi aussi je suis diacre, je reste diacre et je voudrais exercer ce ministère du diaconat en mettant sur le trône la Parole de Dieu. Cela nous concerne donc tous. Les prêtres demeurent diacres et les diacres témoignent dans l’Église et dans le monde de cette dimension diaconale de notre ministère. Cette intronisation liturgique de la Parole de Dieu chaque jour pendant le Concile était toujours pour nous un geste d’une grande importance : il nous disait qui était le véritable Seigneur de cette assemblée, il nous disait que c’est la Parole de Dieu qui est sur le trône et que nous exerçons le ministère pour écouter et pour interpréter, pour offrir aux autres cette Parole. Cela est très significatif pour tout ce que nous faisons : introniser dans le monde la Parole de Dieu, la Parole vivante, le Christ. Que ce soit réellement Lui qui dirige notre vie personnelle et notre vie au sein des paroisses.
Vous m’avez ensuite posé une question qui, je dois le dire, va un peu au-delà de mes possibilités : quelles seraient les tâches propres aux diacres de Rome. Je sais que le cardinal vicaire connaît bien mieux que moi les réalités de la ville, de la communauté diocésaine de Rome. Je pense qu’une des caractéristiques du ministère des diacres est justement la multiplicité des applications du diaconat. Il y a quelques années, dans la Commission théologique internationale, nous avons étudié longuement le diaconat dans l’histoire et dans le présent de l’Église. Et nous avons découvert justement cela : il n’y a pas de profil unique. Ce qui doit être fait dépend de la préparation des personnes, des situations dans lesquelles on se trouve. On peut rencontrer des applications et des réalités très diverses mais, naturellement, toujours en communion avec l’évêque et avec la paroisse. Dans les différentes réalités, les possibilités varient également en fonction de la préparation professionnelle qu’ont reçue les diacres : ils pourraient être engagés dans le secteur culturel, qui est aujourd’hui très important, ou ils pourraient avoir une position ou une tâche significative dans le domaine de l’éducation. Cette année nous considérons la question de l’éducation comme centrale pour notre avenir, pour l’avenir de l’humanité.
Le domaine de la charité était certainement à Rome le domaine originel parce que les titres presbytéraux et les diaconies étaient au centre de la charité chrétienne. C’était, dès les débuts, un domaine fondamental dans la ville de Rome. Dans mon encyclique Deus caritas est, j’ai montré que ce ne sont pas seulement la prédication et la liturgie qui sont essentielles pour l’Église et pour le ministère de l’Église, mais que le fait de se donner aux pauvres, aux indigents, le service de la caritas dans ses multiples dimensions, l’est tout autant. J’espère donc qu’à toutes les époques, dans tous les diocèses, même si les situations sont différentes, cela reste une dimension fondamentale, voire prioritaire, pour l’engagement des diacres, même si elle n’est pas la seule, comme nous le montre l’Église primitive, où les sept diacres avaient été élus pour permettre justement aux apôtres de se dédier à la prière, à la liturgie, à la prédication, même si, par la suite, Etienne se trouva dans la situation de devoir prêcher aux grecs, aux juifs de langue grecque, élargissant ainsi le domaine de la prédication. Il fut, disons, conditionné par les situations culturelles où il était écouté pour rendre présente dans ce domaine la Parole de Dieu et par là, rendre encore plus possible l’universalité du témoignage chrétien, ouvrant les portes à saint Paul, qui fut témoin de sa lapidation et qui fut, dans un certain sens, son successeur dans l’universalisation de la Parole de Dieu. Je ne sais pas si le cardinal vicaire veut ajouter un mot. Je ne suis pas aussi proche que lui des situations concrètes.
Card. Ruini - Saint-Père, je peux seulement confirmer, comme vous le disiez, qu’à Rome aussi les diacres travaillent dans plusieurs domaines, le plus souvent dans leurs paroisses, où ils s’occupent de la pastorale de la charité, mais aussi pour nombre d’entre eux dans la pastorale de la famille par exemple. Comme ils sont presque tous mariés, les diacres préparent au mariage, suivent les jeunes couples, etc. Ils apportent également une forte contribution à la pastorale de la santé, mais aussi au vicariat - certains y travaillent - et, comme vous l’avez entendu, dans les missions. On note une certaine présence missionnaire de diacres. Je crois que du point de vue des chiffres, l’engagement de loin le plus significatif est naturellement celui dans les paroisses, mais il y aussi d’autres domaines qui s’ouvrent et c’est pour cela que nous avons plus d’une centaine de diacres permanents.
IIe question - LES JEUNES ET LE CHOIX DE LA VIE
P. Graziano Bonfitto, vicaire de la paroisse d’Ognissanti - Saint-Père, je suis originaire d’une région de la Province de Foggia, San Marco in Lamis. Je suis un religieux de Don Orione et prêtre depuis un an et demi environ, actuellement vicaire de la paroisse d’Ognissanti, dans le quartier Appio. Je ne vous cache ni mon émotion ni la joie incroyable que j’éprouve en ce moment privilégié. Vous êtes l’évêque et le pasteur de notre Église diocésaine, mais vous êtes avant tout le pape, et donc le pasteur de l’Église universelle. Et cela redouble irrémédiablement mon émotion. Je voudrais avant tout vous exprimer ma gratitude pour tout ce que vous faites, jour après jour, non seulement pour le diocèse de Rome mais aussi pour toute l’Église. Vos paroles et vos gestes, vos attentions envers nous, peuple de Dieu, sont signe de l’amour et de la proximité que vous nourrissez pour tous et pour chacun d’entre nous. J’exerce mon apostolat sacerdotal surtout parmi les jeunes. Et c’est en leur nom que je veux aujourd’hui vous dire merci. Mon saint fondateur, saint Luigi Orione, disait que les jeunes sont le soleil ou la tempête de demain. Je crois qu’en ce moment historique où nous vivons, les jeunes sont autant le soleil que la tempête, non du lendemain mais du présent, de maintenant. Nous, les jeunes, ressentons aujourd’hui plus que jamais le besoin d’avoir des certitudes. Nous souhaitons la sincérité, la liberté, la justice, la paix. Nous voulons à nos côtés des personnes qui nous accompagnent, qui nous écoutent. Exactement comme Jésus avec les disciples d’Emmaüs. La jeunesse souhaite des personnes capables de leur indiquer la voie de la liberté, de la responsabilité, de l’amour, de la vérité. Autrement dit, les jeunes ont aujourd’hui une soif insatiable du Christ. Une soif de témoins joyeux qui ont rencontré Jésus et qui ont parié sur Lui toute leur existence. Les jeunes veulent une Église toujours en action et toujours plus proche de leurs exigences. Ils la veulent présente dans leurs choix de vie, même s’ils cultivent un certain sens du détachement de l’Église elle-même. Le jeune cherche une espérance fiable - comme vous l’avez écrit dans la dernière lettre que vous nous avez adressée, à nous fidèles de Rome - pour éviter de vivre sans Dieu. Saint-Père - permettez-moi de vous appeler « papa » -, qu’il est difficile de vivre en Dieu, avec Dieu et par Dieu. La jeunesse se sent piégée de toutes parts. Les faux prophètes et les vendeurs d’illusions sont nombreux. Ceux qui insinuent de fausses vérités et des idéaux ignobles sont trop nombreux. La jeunesse qui croit cependant aujourd’hui, même si elle se sent assaillie, est convaincue que Dieu est l’espérance qui résiste à toutes les déceptions, que seul son amour ne peut être détruit par la mort, même s’il n’est pas facile la plupart du temps de trouver l’espace et le courage pour en témoigner. Que faire alors ? Comment se comporter ? Cela vaut-il effectivement la peine de continuer à parier sa vie sur le Christ ? La vie, la famille, l’amour, la joie, la justice, le respect des opinions de l’autre, la liberté, la prière, et la charité sont-elles encore des valeurs à défendre ? La vie des bienheureux, c’est-à-dire celle qui se mesure aux béatitudes, est-elle une vie adaptée à l’homme, au jeune du troisième millénaire ? Merci infiniment de votre attention, de votre affection et de votre attention pour les jeunes. La jeunesse est avec vous : elle vous estime, vous aime et vous attend. Soyez toujours proche de nous, indiquez-nous avec toujours plus de force le chemin qui mène au Christ, la voie, la vérité et la vie. Encouragez-nous à voler haut. Toujours plus haut. Et priez toujours pour nous. Merci.
Benoît XVI - Merci pour ce beau témoignage d’un jeune prêtre qui chemine avec les jeunes, les accompagne, comme vous l’avez dit, et les aide à marcher avec le Christ, avec Jésus. Que dire ? Nous savons tous combien il est difficile pour un jeune de vivre aujourd’hui en chrétien. Le contexte culturel, le contexte médiatique, offre tout sauf la route vers le Christ. C’est comme s’il empêchait de voir le Christ comme centre de la vie et de vivre sa vie comme Jésus nous l’indique. Cependant, il me semble également que beaucoup ressentent toujours plus fortement l’insuffisance de toutes ces offres, de ce style de vie qui, à la fin, nous laisse vides.
En ce sens, il me semble justement que la lecture de la liturgie d’aujourd’hui, celle du Deutéronome (30, 15-20) et l’extrait de l’évangile de Luc (9, 22-25), répondent à ce que, en substance, nous devrions dire aux jeunes et nous répéter toujours à nous-mêmes. Comme vous l’avez dit, la sincérité est fondamentale. Les jeunes doivent sentir que nous ne disons pas des paroles que nous n’avons pas nous-mêmes vécues, mais que nous parlons parce que nous avons trouvé et que nous essayons de retrouver chaque jour la vérité en tant que vérité pour notre vie. Ce n’est que si nous sommes sur cette voie, si nous essayons de ressembler nous-mêmes à cette vie et de faire ressembler notre vie à celle du Seigneur, que nos paroles pourront être crédibles et avoir une logique visible et convaincante. Je le répète : c’est aujourd’hui la grande règle fondamentale, non seulement pour le Carême mais pour toute la vie chrétienne : choisis la vie. Tu as devant toi la mort et la vie : choisis la vie. La réponse me semble être toute naturelle. Très peu de personnes nourrissent au fond d’elles-mêmes une volonté de destruction, de mort, au point de ne plus vouloir être, vivre, parce que tout est contradiction pour eux. Malheureusement, on parle d’un phénomène qui prend de l’ampleur. Avec toutes ses contradictions, ses fausses promesses, la vie apparaît finalement contradictoire, elle n’est plus un don mais une condamnation et c’est pour cela que certains veulent davantage la mort que la vie. Mais normalement l’homme répond : oui, je veux la vie. Mais reste à savoir comment trouver la vie, que choisir et comment choisir la vie. Et les offres qui sont normalement faites, nous les connaissons : aller en discothèque, prendre tout ce qu’il est possible de prendre, considérer la liberté comme la possibilité de faire tout ce que l’on veut, tout ce qui nous vient à l’esprit dans l’instant. Mais nous savons en revanche - et nous pouvons le montrer - que cette route est une route de mensonge car on y trouve à la fin non la vie mais réellement l’abysse du rien. Choisis la vie. Cette lecture dit : Dieu est ta vie, tu as choisi la vie et tu as fait ton choix : Dieu. Cela me semble fondamental. Ce n’est qu’ainsi que notre horizon est suffisamment large et que nous sommes à la source de la vie, qui est plus forte que la mort, que toutes les menaces de mort. Le choix fondamental est donc celui qui est indiqué ici : Dieu. Il faut comprendre que celui qui va sur la route sans Dieu se retrouve à la fin dans l’obscurité, même s’il peut y avoir des moments dans lesquels il nous semble avoir trouvé la vie.
Puis il y a un autre pas à faire : comment trouver Dieu, comment choisir Dieu. Nous arrivons ici à l’Évangile : Dieu n’est pas un inconnu, une hypothèse probable de la naissance de l’univers. Dieu est fait de chair et d’os. Il est un des nôtres. Nous le connaissons avec son visage, par son nom. C’est Jésus Christ qui nous parle dans l’Évangile. Il est homme et Il est Dieu. Et parce qu’Il est Dieu, il a choisi l’homme pour nous permettre de choisir Dieu. Il faut donc entrer dans la connaissance puis dans l’amitié de Jésus pour faire route avec lui. Il me semble que ceci est le point fondamental dans notre soin pastoral pour les jeunes, pour tous mais surtout pour les jeunes : attirer leur attention sur le choix de Dieu, qui est la vie ; sur le fait que Dieu existe. Et qu’il existe de façon très concrète. Et enseigner l’amitié avec Jésus Christ.
Il y a également un troisième pas. Cette amitié avec Jésus n’est pas une amitié avec une personne irréelle, avec quelqu’un qui appartient au passé ou qui est éloigné des hommes, à la droite de Dieu. Il est présent dans son corps, qui est encore un corps en chair et en os : c’est l’Église, la communion de l’Église. Nous devons construire et rendre plus accessibles des communautés qui reflètent, qui sont le miroir de la grande communauté de l’Église vivante. C’est tout un ensemble : l’expérience vivante de la communauté, avec toutes ses faiblesses humaines, mais néanmoins réelles, avec une route claire, et une solide vie sacramentelle, dans laquelle nous pouvons aussi toucher ce qui peut nous sembler si éloigné, la présence du Seigneur. De cette façon, nous pouvons également apprendre les commandements - pour retourner au Deutéronome, duquel je suis parti. Parce que sa lecture nous dit : choisir Dieu signifie choisir selon Sa Parole, vivre selon Sa Parole. Cela peut un instant nous apparaît un peu positiviste, voire des impératifs. Mais la première chose, c’est le don : son amitié. Ensuite, nous comprendrons que les panneaux sur le bord de la route sont des explications de la réalité de cette amitié.
Cela est, disons, une vision générale, qui jaillit du contact avec les Saintes Ecritures et avec la vie de l’Église de tous les jours. Puis celle-ci se traduit pas à pas dans les rencontres concrètes avec les jeunes : les conduire au dialogue avec Jésus dans la prière, dans la lecture des Saintes Ecritures - surtout la lecture en commun mais aussi la lecture personnelle - et dans la vie sacramentelle. Ce sont tous des pas à faire pour rendre ces expériences présentes dans la vie professionnelle, même si le contexte est souvent marqué par l’absence totale de Dieu et même s’il semble impossible qu’il y soit présent. Mais c’est alors justement à travers notre vie et notre expérience de Dieu que nous devons essayer de faire entrer la présence du Christ aussi dans ce monde éloigné de Dieu.
La soif de Dieu existe. J’ai eu récemment la visite ad limina d’évêques d’un pays où plus de cinquante pour cent des personnes se déclarent athées ou agnostiques. Mais ils m’ont dit : en réalité, ils ont tous soif de Dieu. Cette soif existe de façon cachée. Aussi commençons-nous d’abord avec les jeunes que nous pouvons rencontrer. Formons des communautés dans lesquelles se reflète l’Église, apprenons l’amitié avec Jésus. Ainsi remplis de cette joie et de cette expérience, nous pourrons aussi rendre Dieu présent dans notre monde.
IIIe question - LE CIEL, L’ENFER ET LES IDEOLOGIES
Don Pietro Riggi, salésien du « Borgo Ragazzi Don Bosco » : Très Saint-Père, je travaille dans un patronage et dans un centre d’accueil pour les mineurs à risque. Je voulais vous demander la chose suivante : le 25 mars 2007, vous avez prononcé un discours improvisé, dans lequel vous avez fait part de votre regret que l’on parle aujourd’hui très peu des Novissimi ? En effet, dans les catéchismes de la Conférence épiscopale italienne utilisés pour l’enseignement de notre foi aux jeunes qui se préparent à la confession, à la communion et à la confirmation, il me semble que l’on ait omis certaines vérités de foi. On ne parle jamais de l’enfer, jamais du purgatoire, une seule fois du paradis, une seule fois du péché, uniquement le péché originel. En l’absence de ces parties essentielles du credo, ne vous semble-t-il pas que s’effondre le système logique qui conduit à voir la rédemption du Christ ? Le péché étant absent, sans parler de l’enfer, la rédemption du Christ est elle aussi diminuée. Ne vous semble-t-il pas qu’est ainsi favorisée la perte du sens du péché et donc du sacrement de la réconciliation et de la figure salvifique, sacramentelle, du prêtre qui a le pouvoir de donner l’absolution et de célébrer au nom du Christ ? Mais aujourd’hui malheureusement, lorsque l’Évangile parle de l’enfer, nous aussi prêtres nous évitons l’Évangile lui-même. On n’en parle pas. Et nous ne savons pas non plus parler du paradis. Nous ne savons pas parler de la vie éternelle. Nous risquons de donner à la foi une dimension uniquement horizontale, ou bien trop détachée, entre la dimension horizontale et verticale. Et cela vient malheureusement à manquer dans la structure portante de la catéchèse des enfants, si ce ne sont pas les prêtres qui en ont l’initiative. Si je ne me trompe pas, cette année, c’est le 25e anniversaire de la consécration de la Russie au Cœur immaculé de Marie. Pour cette occasion ne peut-on pas penser renouveler solennellement cette consécration pour le monde entier ? Le mur de Berlin s’est effondré, mais il y a encore tant de murs de péché qui doivent tomber : la haine, l’exploitation, le capitalisme sauvage. Des murs doivent tomber et nous attendons encore que triomphe le Cœur immaculé de Marie pour pouvoir aussi réaliser cette dimension. Je voulais également rappeler que la Vierge n’a pas eu peur de parler de l’enfer et du paradis aux enfants de Fatima qui, ce n’est pas un hasard, avaient l’âge du catéchisme : sept, neuf et douze ans. Mais tant de fois, en revanche, nous l’omettons. Pouvez-vous nous dire quelque chose à ce propos ?
Benoît XVI - Vous avez parlé à juste titre de thèmes fondamentaux de la foi, qui apparaissent malheureusement rarement dans notre prédication. Dans l’Encyclique Spe salvi, j’ai précisément voulu parler également du jugement dernier, du jugement en général, et dans ce contexte, du purgatoire, de l’enfer et du paradis. Je pense que nous sommes encore tous victimes de l’objection des marxistes, selon laquelle les chrétiens n’ont parlé que de l’au-delà et ont négligé la terre. Ainsi, nous voulons montrer que nous nous engageons réellement pour la Terre et que nous ne sommes pas des personnes qui parlent de réalités lointaines, qui n’aident pas la Terre. Maintenant, bien qu’il soit juste de montrer que les chrétiens travaillent pour la Terre - et nous sommes tous appelés à travailler pour que cette Terre soit réellement une cité pour Dieu et de Dieu - nous ne devons pas oublier l’autre dimension. Si nous n’en tenons pas compte, nous ne travaillons pas bien pour la terre. Montrer cela a été l’un de mes buts fondamentaux en rédigeant l’Encyclique. Lorsqu’on ne connaît pas le jugement de Dieu, on ne connaît pas la possibilité de l’enfer, de l’échec radical et définitif de la vie, on ne connaît pas la possibilité et la nécessité de la purification. Alors l’homme ne travaille pas bien pour la terre, car il finit par perdre les critères, il ne se connaît plus lui-même, ne connaissant pas Dieu, et il détruit la terre. Toutes les grandes idéologies ont promis : nous prendrons les choses en main, nous ne négligerons plus la terre, nous créerons un monde nouveau, juste, correct, fraternel. En revanche, ils ont détruit le monde. Nous le voyons avec le nazisme, nous le voyons aussi avec le communisme, qui ont promis de construire le monde tel qu’il aurait dû être et, en revanche, l’ont détruit.
Lors des visites ad limina des évêques des anciens pays communistes, je m’aperçois toujours que dans ces pays on a détruit non seulement la planète, l’écologie, mais surtout - et c’est plus grave - les âmes. Retrouver la conscience vraiment humaine, illuminée par la présence de Dieu, est le premier travail de réédification de la terre. C’est l’expérience commune de ces pays. La réédification de la terre, en respectant le cri de souffrance de cette planète, ne peut être réalisée qu’en retrouvant Dieu dans l’âme, en ayant le regard tourné Dieu. Et par conséquent vous avez raison : nous devons parler de tout cela, précisément car nous avons une responsabilité envers la terre, envers les hommes qui y vivent aujourd’hui. Nous devons aussi parler du péché comme de la possibilité de se détruire soi-même, ainsi que les autres parties de la terre. Dans l’Encyclique, j’ai cherché à démontrer que c’est précisément le jugement dernier de Dieu qui garantit la justice. Nous voulons tous un monde juste. Mais nous ne pouvons pas réparer toutes les destructions du passé, toutes les personnes injustement tourmentées et tuées. Seul Dieu lui-même peut créer la justice, qui doit être justice pour tous, également pour les morts. Et comme le dit Adorno, un grand marxiste, seule la résurrection de la chair, qu’il considère irréelle, pourrait créer la justice. Nous croyons dans cette résurrection de la chair, lors de laquelle tous ne seront pas égaux. Aujourd’hui, on a l’habitude de penser : Dieu est grand, il nous connaît, le péché ne compte donc pas, à la fin Dieu sera bon avec tous. C’est une belle espérance. Mais il y a la justice et il y a la faute véritable. Ceux qui ont détruit l’homme et la terre ne peuvent pas s’asseoir tout de suite à la table de Dieu avec leurs victimes. Dieu crée la justice. Nous devons garder cela à l’esprit. C’est pourquoi il me semblait important d’écrire ce texte également sur le purgatoire, qui pour moi est une vérité tellement évidente et nécessaire, mais aussi réconfortante, qu’elle ne peut pas manquer. J’ai cherché à dire que ceux qui se sont détruits de cette façon, qui sont incurables pour toujours, qui n’ont plus aucun élément sur lequel puisse reposer l’amour de Dieu, qui n’ont plus en eux la moindre capacité d’aimer, ne sont peut-être pas si nombreux. Cela serait l’enfer. D’autre part, ceux qui sont purs au point de pouvoir entrer immédiatement dans la communion de Dieu sont certainement peu nombreux - ou quoi qu’il en soit pas très nombreux. Un grand nombre d’entre nous espère qu’il y ait quelque chose de guérissable en nous, qu’il y ait une volonté finale de servir Dieu et de servir les hommes, de vivre selon Dieu. Mais il y a tellement de blessures, tellement de salissures. Nous avons besoin d’être préparés, d’être purifiés. Telle est notre espérance : même avec tant de salissures dans notre âme, le Seigneur nous donne à la fin une possibilité, il nous lave finalement avec sa bonté qui vient de la croix. Il nous rend ainsi capables d’être à Lui pour l’éternité. Et ainsi le paradis est l’espérance, c’est la justice qui finalement se réalise. Et il nous donne aussi les critères pour vivre, pour que ce temps soit d’une certaine manière un paradis, une première lumière du paradis. Là où les hommes vivent selon ces critères, le paradis est un peu présent dans le monde et cela se voit. Cela me semble aussi une démonstration de la vérité de la foi, de la nécessité de suivre la route des commandements, dont nous devons parler davantage. Tels sont réellement les indicateurs du chemin et ils nous montrent comment bien vivre, comment choisir notre vie. C’est pourquoi nous devons aussi parler du péché et du sacrement du pardon et de la réconciliation. Un homme sincère sait qu’il est coupable, qu’il devrait recommencer, qu’il devrait être purifié. Telle est la merveilleuse réalité que le Seigneur nous offre : il y a une possibilité de renouvellement, d’être nouveaux. Le Seigneur recommence avec nous et nous pouvons ainsi recommencer avec les autres dans notre vie.
Cet aspect du renouvellement, de la restitution de notre être après tant d’erreurs, après tant de péchés, est la grande promesse, le grand don qu’offre l’Église. Et que, par exemple, la psychothérapie ne peut pas offrir. La psychothérapie est aujourd’hui très répandue et aussi nécessaire face à tant d’âmes détruites ou gravement blessées. Mais les possibilités de la psychothérapie sont très limitées : elle peut seulement chercher à rééquilibrer un peu une âme déséquilibrée. Mais elle ne peut pas apporter un véritable renouvellement, un dépassement de ces graves maladies de l’âme. C’est pourquoi elle reste toujours provisoire et jamais définitive. Le sacrement de la pénitence nous donne l’occasion de nous renouveler totalement avec la puissance de Dieu - ego te absolvo -, ce qui est possible car le Christ a pris sur lui ces péchés, ces fautes. Il me semble que cela soit aujourd’hui vraiment nécessaire. Nous pouvons être guéris. Les âmes qui sont blessées et malades, comme chacun en fait l’expérience, ont besoin non seulement de conseils mais d’un véritable renouvellement, qui ne peut venir que du pouvoir de Dieu, du pouvoir de l’Amour crucifié. Il me semble que cela est le grand point commun des mystères qui, à la fin, marquent véritablement notre vie. Nous devons nous-mêmes les méditer encore et ainsi les faire arriver à nouveau à notre peuple.
IVe question - LE SILENCE POUR VOIR ET TOUCHER DIEU DANS LE MONDE
Don Massimo Tellan, curé de Sant’Enrico - Mon nom est Massimo Tellan. Je suis prêtre depuis quinze ans, curé à Casal Monastero, secteur nord, depuis six ans. Je crois que nous nous rendons tous compte que nous vivons toujours plus plongés dans un monde culturellement submergé de paroles, souvent privées de signification, qui désorientent le cœur humain à un tel point qu’elles le rendent sourd à la parole de vérité. Cette Parole éternelle qui s’est faite chair et qui a pris un visage en Jésus de Nazareth devient ainsi pour beaucoup de personnes évanescente et, en particulier pour les nouvelles générations, inconsistante et lointaine. Dans tous les cas, elle est confuse dans la jungle d’images ambiguës et éphémères dont nous sommes quotidiennement bombardés. Quelle place laisser alors à l’éducation à la foi, à ce binôme de paroles à accueillir et d’images à contempler ? Où se trouve l’art de raconter la foi et d’introduire au mystère, comme cela se produisait par le passé avec la “biblia pauperum” ? Dans la société actuelle des images comment pouvons-nous retrouver la force débordante de la vue qui accompagne le mystère de l’incarnation et de la rencontre avec Jésus, comme cela eut lieu pour Jean et André sur les rives du Jourdain, invités à aller et voir où habitait le maître ? En d’autres termes : comment éduquer à la recherche et à la contemplation de cette véritable beauté qui, comme l’écrivait Dostoïevski, sauvera le monde ? Votre Sainteté, merci de votre attention et, si vous me le permettez, également avec le consentement de mes confrères, et pas seulement en tant de curé de cette paroisse mais aussi en artiste amateur, je voudrais accompagner ce que j’ai dit en vous offrant une icône du Christ à la colonne, image de l’humanité souffrante et humiliée que le Verbe a voulu assumer non seulement jusqu’à l’Ecce homo, mais jusqu’à la mort sur la Croix, et, dans le même temps, image actuelle de l’Église Corps mystique du Christ souvent blessée par l’arrogance du mal, mais appelée avec son Seigneur à embrasser le péché du monde pour le racheter par son sacrifice avec Jésus. Merci, Très Saint-Père, et merci également à mes confrères. Ces derniers sont tous engagés, chaque jour plus que moi et mieux que moi, à montrer au monde à travers le témoignage de leur vie le visage actuel du Maître. S’il est vrai, comme cela l’est, que celui qui a vu le Fils a vu le Père, puisse celui qui nous voit, qui voit son Église, voir le Christ.
Benoît XVI - Merci pour ce très beau cadeau. Je suis reconnaissant que nous n’ayons pas que des mots, mais également des images. Nous voyons que de la méditation chrétienne naissent aujourd’hui aussi de nouvelles images, nous voyons que la culture chrétienne, que l’iconographie chrétienne renaît. Oui, nous vivons dans l’inflation des paroles, des images. Il est donc difficile de laisser de la place à la parole et à l’image. Il me semble que précisément dans la situation de notre monde, que nous connaissons tous, qui est également une souffrance pour nous, la souffrance de chacun, le temps de Carême acquiert une nouvelle signification. Le jeûne physique, qui pendant un certain temps n’était plus considéré à la mode, apparaît aujourd’hui à tous comme nécessaire. Il n’est pas difficile de comprendre que nous devons jeûner. Nous nous trouvons aussi parfois face à certaines exagérations dues à un idéal de beauté erroné. Mais le jeûne physique est cependant une chose importante, car nous sommes corps et âme et la discipline du corps, la discipline également matérielle, est importante pour la vie spirituelle qui est toujours une vie incarnée dans une personne qui est corps et âme. Cela est une dimension. Aujourd’hui se développent et se manifestent d’autres dimensions. Il me semble que le temps de Carême pourrait précisément aussi être un temps de jeûne des paroles et des images. Nous avons besoin d’un peu de silence, nous avons besoin d’un espace sans le bombardement permanent des images. C’est pourquoi il est très important aujourd’hui de rendre accessible et compréhensible la signification de quarante jours de discipline extérieure et intérieure, pour nous aider à comprendre qu’une dimension du Carême, de cette discipline physique et spirituelle, est celle de se créer des espaces de silence et aussi des espaces sans images, pour ouvrir à nouveau notre cœur à la véritable image et à la véritable parole.
Il me semble prometteur de constater aujourd’hui qu’il y a une renaissance de l’art chrétien, aussi bien d’une musique pour la méditation - comme par exemple celle qui est née à Taizé - que d’un art chrétien, pour revenir à l’art de l’icône, qui reste attaché d’une certaine manière aux grandes normes de l’art de l’iconologie du passé, mais en s’ouvrant aux expériences et aux visions d’aujourd’hui. Là où il y a une méditation approfondie de la Parole, où nous entrons réellement dans la contemplation de cette visibilité de Dieu dans le monde, de cette tangibilité de Dieu dans le monde, naissent également de nouvelles images, de nouvelles possibilités de rendre visibles les événements du salut. Telle est précisément la conséquence de l’événement de l’incarnation. L’Ancien Testament interdisait toute image et il devait l’interdire dans un monde plein de divinités. Il vivait justement dans le grand vide qui était également représenté par l’intérieur du temple, où, contrairement aux autres temples, il n’y avait aucune image, mais seulement le trône vide de la Parole, la présence mystérieuse du Dieu invisible, non défini par nos images.
Mais l’étape suivante est que ce Dieu mystérieux nous libère d’une inflation des images, également d’une époque remplie d’images de divinités, et nous donne la liberté de la vision de l’essentiel. Il apparaît avec un visage, avec un corps, avec une histoire humaine qui, en même temps, est une histoire divine. Une histoire qui se poursuit dans l’histoire des saints, des martyrs, des saints de la charité, de la parole, qui sont toujours explication, continuation dans le Corps du Christ de cette vie divine et humaine, et qui nous donne les images fondamentales dans lesquelles - au-delà des images superficielles qui cachent la réalité - nous pouvons ouvrir le regard vers la Vérité elle-même. C’est pourquoi la période iconoclaste de l’après Concile me semble excessive. Elle avait cependant un sens, car peut-être était-il nécessaire de se libérer de la superficialité des images trop nombreuses.
Revenons à présent à la connaissance du Dieu qui s’est fait homme. Comme le dit la lettre aux Ephésiens, Il est la véritable image. Et dans cette véritable image nous voyons - outre les apparences qui cachent la vérité - la Vérité elle-même : « Celui qui me voit, voit le Père. » Je dirais, avec beaucoup de respect et de révérence, que c’est dans ce sens que nous pouvons retrouver un art chrétien et aussi retrouver les grandes représentations essentielles du mystère de Dieu dans la tradition iconographique de l’Église. Ainsi nous pourrons redécouvrir l’image véritable, cachée par les apparences. C’est un travail d’éducation chrétienne vraiment important : la libération de la Parole derrière la parole, qui exige toujours à nouveau des espaces de silence, de méditation, d’approfondissement, d’abstinence, de discipline. C’est aussi l’éducation à la vraie image, c’est-à-dire à la redécouverte des grandes icônes créées au cours de l’histoire de la chrétienté : avec l’humilité, on se libère des images superficielles. Ce type d’iconoclasme est toujours nécessaire pour redécouvrir l’Image, c’est-à-dire les images fondamentales qui expriment la présence de Dieu dans la chair.
Il s’agit d’une dimension fondamentale de l’éducation à la foi, au véritable humanisme, que nous recherchons en cette période à Rome. Nous avons recommencé à découvrir l’icône avec ses règles très sévères, sans la beauté de la renaissance. Et nous pouvons ainsi reprendre nous aussi un chemin de redécouverte humble des grandes images, vers une libération toujours nouvelle des paroles trop nombreuses, des images trop nombreuses, pour redécouvrir les images essentielles qui nous sont nécessaires. Dieu lui-même nous a montré son image et nous pouvons retrouver cette image à travers une profonde méditation de la Parole qui fait renaître les images.
Alors, prions le Seigneur qu’il nous aide sur ce chemin de vraie éducation, de rééducation à la foi, qui est toujours non seulement une façon d’écouter mais aussi de voir.